C'était l'événement politique de ce mercredi matin sur RTL. La candidate à l'investiture socialiste pour 2007 a répondu aux questions de Jean-Michel Aphatie et d'Alain Duhamel. La présidente de la région Poitou-Charentes a déclaré que le projet adopté la nuit précédente "sera le projet de tout candidat à l'élection présidentielle". Elle a affirme qu'elle se retirerait "devant tout candidat mieux placé qu'elle pour battre la droite" et que cela ne lui poserait "aucun problème", par exemple, de soutenir Lionel Jospin.
Jean-Michel Aphatie : Bonjour Ségolène Royal. Le Parti socialiste a adopté, mardi soir, son projet en vue de l'élection présidentielle de 2007. Les militants socialistes en débattront maintenant, et ils le voteront le 22 juin. Avez-vous à partir d'aujourd'hui, Ségolène Royal, conformer votre expression publique point par point à ce qui est contenu dans ce projet ou allez-vous conserver votre liberté de parole ?
Ségolène Royal : Alors d'abord, de quoi s'agit-il ? Il s'agit de préparer l'alternance. Les Français ont envie qu'une page se tourne. Ils voient que le pays est dans une grave crise morale, économique, sociale, que toutes les solidarités sont en train d'être délitées par ce gouvernement de Droite. Donc, ils ont envie de croire à nouveau dans l'avenir. La responsabilité des socialistes, d'abord c'est de se rassembler, c'est d'être capable ensuite de rassembler la Gauche, de gagner les prochaines échéances présidentielles et donc de rassembler aussi une Majorité dans ce pays, être à la fois crédibles dans ce qu'ils disent et en même temps d'incarner vraiment un changement ; et c'est ce que les Socialistes ont fait.
Jean Michel Apathie: Ce projet, Ségolène Royal, allez-vous vous y conformer ou allez-vous garder votre liberté de parole ?
Ségolène Royal : Mais le problème n'est pas un problème personnel...
Jean Michel Apathie : Ma question s'adresse à vous... Votre liberté de parole a beaucoup été entendue ces derniers jours. Allez-vous la conserver ?
Ségolène Royal : Oui, ma liberté de parole... Heureusement, ma liberté de parole, comme celle de tous les socialistes d'ailleurs, cette liberté de parole qui n'est pas terminée, puisque aujourd'hui le projet va retourner sur les territoires pour que les socialistes s'en emparent et continuent à améliorer ce projet. Bien évidemment, ce projet sera le projet de tout candidat à l'élection présidentielle. C'est évident. C'est pour cela qu'il a été fait. C'est l'aboutissement d'un long cheminement, des Etats Généraux, des savoir-faire des élus sur les territoires, de tous ceux qui ont pris la parole dans ce long cheminement. C'est un aboutissement. Mardi, il y a eu la commission du projet présidé avec doigté et talent par François Hollande.
Jean Michel Apathie : Il fallait le dire !... Voilà. Très bien.
Ségolène Royal : Je crois que c'est grâce à ça. Il fallait le dire parce que je pense que les choses, les travaux se sont très bien déroulés. Et bien évidemment, aujourd'hui, ce projet engage tous les socialistes...
Jean Michel Apathie : Y compris vous, on va regarder ça dans le détail avec Alain Duhamel.
Alain Duhamel : Vos propos à propos de la fermeté face à la délinquance ont fait beaucoup de bruit. Il y a une mesure phare que vous avez proposée qui était l'encadrement militaire d'actions humanitaires ou de formation professionnelle pour des adolescents primo-délinquants. Le projet ne le retient pas. Alors, est-ce que votre fameuse proposition vous la maintenez ou vous l'enterrez ?
Ségolène Royal : D'abord, je n'ai jamais proposé que les militaires interviennent dans des centres fermés...
Alain Duhamel : Non, je n'ai pas dit ça.
Ségolène Royal : Donc, ce qui était explicitement écarté, c'est que les militaires n'interviennent pas dans des centres fermés, c'est-à-dire des centres à l'américaine dont tout le monde connaît l'échec. Donc, le fait que les militaires soient écartés de centres fermés ne me gêne aucunement. Ce qui m'importe, c'est que tout le monde puisse se dire et tous les Jeunes puissent se dire dans ce pays, que les socialistes feront tout ce qui est en leur pouvoir, vous m'entendez monsieur Duhamel, tout ce qui est en leur pouvoir pour que les jeunes ne finissent pas en prison. Il y a aujourd'hui des générations sacrifiées. A la sortie de prison, deux jeunes sur trois récidivent, c'est-à-dire que quand on entre en prison on sort encore plus délinquant qu'avant.
Et la logique de la droite aujourd'hui, c'est quoi ? C'est de construire de plus en plus de places de prison. Eh bien, la politique et la politique à Gauche, c'est de se dire que ça, ça n'est pas une fatalité. Et pour empêcher, pour enrayer cette machine à fabriquer de la délinquance de masse que monsieur Sarkozy a créée puisque c'est quand même lui qui est aux responsabilités, et on voit que non seulement la délinquance augmente puisqu'il y a deux fois plus de voitures brûlées cette année que l'année dernière, que les atteintes aux personnes ont augmenté de 20%, eh bien ça, ça n'est pas une fatalité. Parce que ceux qui souffrent de l'insécurité sont les plus fragiles et les plus modestes et ceux qui sont dans les quartiers les plus difficiles. Alors, laissez-moi terminer sur cette question très importante...
Alain Duhamel : Très importante !
Ségolène Royal : Et donc, monsieur Duhamel, vous conviendrez avec moi que pour enrayer cette délinquance de masse, il faut intervenir le plus en amont possible, c'est-à-dire que les institutions fonctionnent bien là où elles sont, que la famille fonctionne bien, que les parents fonctionnent bien et lorsque les parents sont en difficulté, on les repère. Et à ce moment-là, on met les allocations familiales sous tutelle. Ca a été retenu...
Alain Duhamel : Et l'encadrement militaire ?
Ségolène Royal : Ca a été retenu par le projet socialiste, ça n'était pas au départ. C'est un élément que j'ai plaidé en expliquant bien que c'était différent de ce que fait la Droite puisque la Droite a supprimé les allocations familiales, c'est-à-dire elle enfonce les familles. La logique de la Gauche c'est pas d'enfoncer les gens, c'est de les retirer au bon moment vers le haut.
Alain Duhamel : Et en ce qui concerne l'encadrement militaire ?
Ségolène Royal : ...Et de les remettre dans le droit chemin. En ce qui concerne l'encadrement militaire.
Jean-Michel Aphatie : C'est une expression que vous avez employée la semaine dernière, Ségolène Royal...
Ségolène Royal : C'est une expression que j'emploie et que j'assume. Le Parti socialiste a écarté - je le répète - les centres fermés encadrés par des militaires. Ca n'est jamais ce que j'ai proposé. Le Parti socialiste propose les alternatives à la prison, c'est-à-dire que tout doit être fait pour trouver d'autres solutions. Le mot militaire n'y figure pas.
Jean-Michel Aphatie : Vous le regrettez ?
Ségolène Royal : Non.
Alain Duhamel : Renoncez-vous, ou pas, à l'idée ?
Ségolène Royal : Je crois que, si nous arrivons aux responsabilités, nous sommes dans une logique de la politique par la preuve, et que l'on doit tout essayer.
Alain Duhamel : Expérimenté.
Ségolène Royal : Et que les socialistes ne doivent pas rester enfermés dans des formules, ou avoir peur d'un certain nombre de symboles. Que les gens sont intelligents, et que les intelligences collectives, par rapport aux projets des territoires qui font leurs preuves, devront être mis en place. Donc, ce n'est pas la peine d'aller se focaliser sur un mot qui a peut-être surpris - parce que l'on sait à quoi est associé le mot "militaire" - Mais, je le redis ici, au nom de quoi, dans une république - évoluée quand même - les professions à uniforme : les militaires, les gendarmes, les pompiers, seraient considérés comme devant rester en marge d'un effort collectif de toute une société qui a envie de faire réussir ses jeunes.
C'est un chantier national majeur : c'est un chantier de tout premier plan. L'avenir que l'on réserve aux jeunes, et la façon dont on leur redonne une chance pour qu'ils ne tombent pas sur le bord du chemin. On les remet debout au bon moment et au bon endroit. Les internats scolaires ont été retenus. Le soutien individualisé à l'école - que j'avais proposé - a été retenu. Le renforcement des adultes dans les collèges, a été retenu.
Alain Duhamel : Donc, vous êtes contente.
Ségolène Royal : Donc, je suis contente.
Alain Duhamel : En un mot, cette fois-ci. Etes-vous favorable, ou pas, à l'idée d'abaisser l'âge de la majorité pénale pour les adolescents délinquants, cette fois-ci multirécidivistes ? Ceux que les policiers arrêtent le soir, et que l'on retrouve dans la rue le lendemain matin ?
Ségolène Royal : Je crois, monsieur Duhamel, qu'on en a assez de ces lois pénales qui changent tout le temps, qui déstabilisent la magistrature, cette magistrature qui ne sait plus où elle en est et qui a, d'abord, besoin de moyens pour fonctionner. Je pense que la révolution à accomplir, dans le domaine de la justice, est de donner des moyens de bien fonctionner aux tribunaux. Quand vous pensez qu'il y a des milliers de dossiers en attente concernant les mineurs. Que, lorsqu'un juge des enfants prononce une décision de placement d'un mineur, il faut attendre huit mois, neuf mois, parfois un an parce qu'il manque de place d'accueil, d'encadrement, dans des lieux éducatifs pour les mineurs.
Jean-Michel Aphatie : Donc, on ne touche pas à la majorité pénale.
Ségolène Royal : Donc, la grande misère de la justice des mineurs explique le dysfonctionnement judiciaire, et désespère les policiers. Parce que, quand les policiers font des interpellations et que, derrière, la machine judiciaire ne fonctionne pas, tout le monde est découragé.
Jean-Michel Aphatie : Donc, on ne touche pas à l'âge de la majorité pénale ?
Ségolène Royal : Non, on ne touche pas à l'âge de la majorité pénale, mais on remet à niveau le bon fonctionnement des services publics. Et d'ailleurs, je pense que l'une des pistes pour réformer le service public, c'est de pousser jusqu'au bout la décentralisation dans certains domaines. Et moi je suis favorable, par exemple, à la régionalisation de l'entretien et de la construction des prisons, de l'entretien et de la construction des tribunaux, uniquement dans les bâtiments. Car, ce que les régions ont réussi sur les lycées, elles peuvent très bien le réussir sur un certain nombre de services publics, à condition que l'Etat leur transfère les ressources fiscales nationales.
Jean-Michel Aphatie : Votre projet n'est pas chiffré, Ségolène Royal, pour l'instant. Il a été adopté, mardi. Il sera chiffré plus tard. Laurent Fabius disait qu'il réclamait des moyens importants. La formule vous convient-elle ? Il faut des moyens importants pour appliquer le projet que vous avez adopté ?
Ségolène Royal : Il faut les moyens nécessaires pour appliquer les décisions.
Jean-Michel Aphatie : Importants ?
Ségolène Royal : Importants, sans doute, oui.
Jean-Michel Aphatie : Laurent Fabius disait qu'il fallait revenir sur les 20 milliards d'exonération de charges dont les entreprises ont bénéficié depuis 2002.
Ségolène Royal : Il y a, dans le projet, la remise à plat des exonérations qui ne semblent pas justes, ou qui ne semblent pas efficaces sur le plan économique. Donc, il y aura les réformes fiscales, mais on ne va pas rentrer, ici, dans le détail du financement.
Jean-Michel Aphatie : Dans le détail, non. Mais les impôts et la fiscalité vont devoir augmenter pour financer votre projet ?
Ségolène Royal : Nous verrons, monsieur Aphatie.
Jean-Michel Aphatie : C'est oui ou c'est non ?
Ségolène Royal : Nous verrons puisque, ce qui a été décidé mardi, c'est que le processus de financement va commencer, à l'issue de l'adoption du projet. Et donc, toutes ces questions seront remises à plat.
Jean-Michel Aphatie : Que l'idée de la fiscalité doive augmenter ?
Ségolène Royal : Je n'entrerai pas, monsieur Aphatie, dans un certain...
Jean-Michel Aphatie : Pourquoi ?
Ségolène Royal : Parce que c'est la décision qui a été prise mardi.
Jean-Michel Aphatie : C'est difficile de dire que les impôts vont augmenter, Ségolène Royal, pour financer un projet ? C'est difficile à dire ?
Ségolène Royal : Non, monsieur Aphatie. Le problème n'est pas l'augmentation des impôts, c'est la clarification de l'impôt. Le prélèvement fiscal doit être, d'abord, compris par les citoyens. C'est un des objectifs de la réforme : il doit être transparent, il doit être juste, et il doit être efficace sur le plan économique.
Jean-Michel Aphatie : Mais, si au bout du chemin, il y a une augmentation d'impôts, il faut l'assumer !
Ségolène Royal : Et en plus, monsieur Aphatie, on ne jette pas, comme cela en pâture, le principe de l'augmentation d'impôt. Ce n'est pas comme cela qu'on prépare un projet de société : c'est un projet de société. Donc, l'impôt est au service d'un objectif. Il n'est pas abstrait : on l'augmente ou on baisse les impôts. Ce n'est pas un argument politique. La politique, c'est d'utiliser les outils au service des objectifs. Quels sont les objectifs dans ce projet ? C'est la lutte contre le chômage. C'est de diviser par deux le taux de chômage. C'est de revenir en-dessous des 5%.
Jean-Michel Aphatie : Quand chiffrerez-vous le projet ?
Ségolène Royal : Attendez ! Laissez-moi terminer ma phrase ! C'est de passer en-dessous du taux de chômage. D'autres pays européens y sont parvenus. Il n'y pas de raison que nous n'y parvenions pas. Et dans ces outils économiques, ou sociaux, pour parvenir à la baisse du chômage, il y a aussi l'outil de la fiscalité sur la question de l'environnement. Il y a l'outil de la fiscalité sur la question de la décentralisation, qui sera une réforme très importante à faire : transférer aux collectivités leurs moyens d'exercer leurs responsabilités, parce que c'est source d'économie. Il y a aussi la lutte contre les gaspillages. Et il y a enfin, en effet, l'impôt par rapport à l'efficacité économique, et l'impôt par rapport à la justice sociale.
Alain Duhamel : Alors, uniquement sur le principe, cette fois-ci, à propos des retraites. Il y a, à gauche, beaucoup de gens qui souhaiteraient que l'on revienne à 37 années et demi de cotisations. Il y en a d'autres, au Parti Socialiste, qui disent : "Il y a les 40 ans et on va voir comment on gère leur financement". Et puis, il y en a d'autres aussi qui redoutent d'être obligés d'élever progressivement - comme cela se fait dans beaucoup d'autres pays européens, y compris dirigés par la gauche - le nombre d'années de cotisations de retraite. Vous, comme ça - ce n'est pas une réponse technique que je vous demande - mais, sur le principe, comment évaluez-vous les choses ?
Ségolène Royal : D'abord, si la gauche revient aux responsabilités, elle fera moins de lois et davantage de concertations, de consultations et de négociations avec les organisations syndicales. Et, sur cette question-là, les organisations syndicales ont beaucoup travaillé. J'ai rencontré encore récemment Monsieur Chérèque sur la question des retraites. Il y a tout une approche fine. Je crois qu'il ne faut pas répondre de façon brutale et globale à cette question-là. Il y aura deux critères qui vont rentrer en ligne de compte, par rapport à la réforme de la loi qu'a fait la droite sur les retraites - qui, je le dis au passage - crée beaucoup d'inégalités. Et je suis intervenue, lors du débat à l'Assemblée Nationale, pour souligner, en particulier, les reculs en terme de protection des femmes.
Jean-Michel Aphatie : Des femmes, oui !
Ségolène Royal : Puisque l'allongement de la durée de cotisation pénalise très fortement les femmes qui ont des durées de vie, au travail, interrompues à cause de l'éducation des enfants - ou à cause du travail partiel forcé - ou les catégories moins qualifiées qui ont, en effet, des interruptions de vie au travail. Donc, il faudra traquer l'ensemble des inégalités et des injustices qui ont été créées par cette loi. J'ajoute qu'à la question des retraites pose, aussi, celle du pouvoir d'achat des petits retraités. Je suis parlementaire, et je vois, de plus en plus dans ma circonscription des petits retraités - qui vivent de la retraite issue de leur travail : je ne parle pas, même, des personnes âgées au minimum retraite - qui ne font plus qu'un repas par jour. Parce qu'avec l'augmentation du coût de l'énergie, donc, du chauffage, les petits retraités, pour pouvoir se chauffer, sont obligés de s'alimenter moins. Dans une société comme la France, quand on voit cette paupérisation des petits retraités, on se dit que le dispositif n'est pas juste. Et, enfin, sur la réforme des retraites, il faudra tenir compte, pour calculer la durée de cotisations, non pas d'imposer à tout le monde la même règle - parce que, si vous imposez à tout le monde la même règle, vous faites des injustices - c'est de tenir compte, premièrement, de la pénibilité des tâches. Et, deuxièmement, de l'espérance de vie. Et si on tient compte de ces deux critères, alors, on peut adapter intelligemment la question des durées de cotisations pour être juste. Mais ce travail se fera en négociation avec les organisations syndicales, parce que, comme je l'ai dit tout à l'heure, gouverner un pays moderne, aujourd'hui, c'est s'appuyer sur les intelligences collectives, sur les gens qui, tous les jours, sont au contact des problèmes, soit qu'ils vivent, soit sur lesquels ils réfléchissent. Les dirigeants n'ont pas la science infuse, mais s'ils prennent un peu de temps pour réfléchir et pour faire confiance à leurs interlocuteurs, alors, ils sont intelligents collectivement.
Jean-Michel Aphatie : Vous avez expliqué, Ségolène Royal, dans le deuxième chapitre de votre livre, que les 35 heures - la grande réforme du gouvernement Jospin - avaient abouti à une dégradation de la situation des plus fragiles. Et Daniel Vaillant et Jean Glavany, qui ont siégé avec vous dans le gouvernement de Lionel Jospin disent que, quand vous étiez au gouvernement, vous ne l'aviez jamais dit. Alors, pourquoi ne l'avez-vous jamais dit avant, Ségolène Royal ?
Ségolène Royal : Je pense que cette prise de conscience qu'au bas de l'échelle salariale, les salariés, les ouvriers, les employés, les femmes - en particulier, les moins qualifiées - ont durement été touchées par la réorganisation, dans certaines entreprises, qui a fait peser, sur ces salariés, lorsque le rapport de force syndical n'a pas permis de négocier correctement le passage aux 35 heures.
Jean-Michel Aphatie : Mais de quand date cette prise de conscience ?
Ségolène Royal : Elle date de la fameuse campagne des élections législatives.
Jean-Michel Aphatie : 2002 ?
Ségolène Royal : Oui. Où l'on a bien vu ce qui se passait.
Jean-Michel Aphatie : Et quand vous étiez au gouvernement, vous n'en n'aviez pas conscience ?
Ségolène Royal : Mais si, on en était conscient !
Jean-Michel Aphatie : Et vous ne le disiez pas ? Vous n'osiez pas le dire ?
Ségolène Royal : Si, je l'ai dit.
Jean-Michel Aphatie : Vous l'avez dit, vous. A Lionel Jospin ?
Ségolène Royal : Oui, je l'ai dit à Lionel Jospin. Pas sur cette partie-là, mais sur la partie de création des 35 heures dans les services publics et, notamment, dans les services publics hospitaliers, dans ceux de la petite enfance et dans ceux de l'accueil des personnes handicapées.
Jean-Michel Aphatie : Et il ne vous a pas entendue ?
Ségolène Royal : Si ! Puisque, suite à une réunion de ministres concernant le passage aux 35 heures dans les services publics, alors qu'aucun poste ne devait être créé en accompagnement des 35 heures - il devait simplement y avoir un gain d'organisation de productivité - suite à un débat, dont je vais vous donner le contenu, un certain nombre de création d'emplois a été décidé. Sauf que les créations d'emplois ont eu lieu en décalage avec la décision des 35 heures et, donc, cela a causé beaucoup de problèmes. Et je me souviens très bien avoir donné à Lionel Jospin - d'ailleurs, il a été convaincu - cet exemple très concret. Dans les structures d'accueil des personnes en situation de handicap, le passage aux 35 heures, qui n'avait pas été accompagné de création d'emplois - dans certaines structures privées, en particulier, où la réorganisation avait été faite de façon un peu brutale - il n'y avait plus de personnel, le week-end. Et donc, pendant tout le week-end, les personnes handicapées restaient dans leur fauteuil, équipé pour faire sous elles - je dis les choses telles que je les ai dites, au cours d'un conseil des ministres - et j'ai ajouté que ce n'était pas possible que l'on accepte des choses comme cela. Même chose pour les enfants : les structures d'accueil de la petite enfance. On renvoyait, le week-end, les enfants dans les familles maltraitantes parce qu'il n'y avait plus de personnel, le week-end. J'ai cité, en conseil des ministres, ces deux exemples. Et, à ce moment-là, le Premier ministre, Lionel Jospin a dit : "Elle a raison. Et nous allons donc créer des places dans les structures d'accueil social". En ce qui concerne la dégradation, au travail, des salariés sur les 35 heures. Pendant cette fameuse campagne des élections législatives - 2002 - où l'on a compris qu'il y avait, non seulement, une dégradation, pour certains d'entre eux, du niveau de salaire mais aussi des conditions de travail. J'y ai été confrontée parce que, dans ma circonscription, j'ai un abattoir. Et les salariés, les ouvriers sont venus me voir pour me dire que, depuis le passage aux 35 heures, on a augmenté de 50% le nombre d'animaux qui arrivent sur la chaîne - c'est-à-dire qu'au lieu d'abattre, par exemple, 100 porcs à l'heure, on en a 150 à abattre à l'heure. Quand on sort de notre travail, on est tellement épuisé que, quand on rentre chez soi, on n'a même plus la force d'embrasser nos enfants. Et, en plus les coupures interviennent en milieu de journée. C'est-à-dire que la récupération des horaires se faisait au hasard de la charge de travail, dans l'entreprise. Même chose pour les caissières dans les supermarchés.
Jean-Michel Aphatie : On va peut-être passer à une autre question.
Ségolène Royal : Non, Monsieur Aphatie. Ce que je voudrais vous dire, c'est qu'hier, au sein de la commission du projet, personne n'a contesté cela.
Jean-Michel Aphatie : Même Martine Aubry ne l'a pas contesté ?
Ségolène Royal : Même Martine Aubry ne l'a pas contesté. Et cela, je pense que c'est une bonne chose parce que, si l'on veut régler, en France, avec fermeté, les problèmes des gens qui souffrent, si l'on veut remettre un ordre juste, un ordre social juste, alors, il faut avoir le courage de regarder les problèmes en face. Et dire cela, ce n'est pas remettre en cause la totalité d'une réforme - car la réforme des 35 heures constitue en progrès social : diminuer le temps de travail pour avoir plus de temps à côté pour son loisir, pour sa famille, c'est un progrès. Mais il faut piloter les réformes. Rectifier les choses, ce n'est pas un constat d'échec.
Jean-Michel Aphatie : Il faut l'améliorer.
Ségolène Royal : Il faut améliorer la chose et continuer à les piloter en restant à l'écoute des gens.
Alain Duhamel : Au sein du Parti Socialiste - parmi les dirigeants, en tout cas - beaucoup vous reprochent de jouer personnel, et de diviser le parti. On l'a beaucoup entendu. Vous l'avez beaucoup entendu, ces jours-ci. Est-ce un reproche que vous assumez, un risque que vous prenez, ou quelque chose que vous trouvez injuste ?
Ségolène Royal : J'entends beaucoup de critiques, en effet, Monsieur Duhamel, parmi certains responsables - qui font beaucoup de bruit mais qui sont assez peu nombreux, au demeurant - alors qu'à la base, je ressens un très fort soutien. Donc, cherchez l'erreur, Monsieur Duhamel !
Jean-Michel Aphatie : Seriez-vous prête, s'il était candidat, à vous effacer devant Lionel Jospin ?
Ségolène Royal : Je suis parfaitement sereine par rapport à cette question.
Jean-Michel Aphatie : Donc, vous allez répondre sereinement !
Ségolène Royal : Je suis la seule qui dit tout le temps la même chose !
Jean-Michel Aphatie : Alors, si vous voulez bien la répéter, ce mercredi, sur RTL.
Alain Duhamel : Brièvement !
Ségolène Royal : Je la répète ! C'est celui, ou celle, qui sera le mieux placé pour battre la droite, qui sera le candidat des socialistes.
Jean-Michel Aphatie : Donc, si Lionel Jospin est candidat, que faites-vous ?
Ségolène Royal : S'il est le mieux placé pour battre la droite, je le soutiens. Cela ne me pose aucun problème !
Jean-Michel Aphatie : Alors, posons la question autrement, pour essayer d'avoir une réponse claire, pour nos auditeurs. Pouvez-vous dire, ce matin, Ségolène Royal, que vous irez jusqu'au bout dans votre rôle de militant, dans votre démarche ?
Ségolène Royal : J'irai jusqu'au bout, si je suis la mieux placée, monsieur Aphatie.
Jean-Michel Aphatie : Et donc, si Lionel Jospin est candidat, il est possible que vous vous retiriez ?
Ségolène Royal : Si Lionel Jospin est le mieux placé pour battre la droite - comme tout autre candidat - je le soutiendrai.
Jean-Michel Aphatie : Il est possible que vous vous retiriez devant Lionel Jospin, s'il est candidat ? C'est une possibilité ?
Ségolène Royal : Je me retirerai devant tout candidat mieux placé que moi.
Jean-Michel Aphatie : Ce n'est pas de la langue de bois ? C'est clair, comme cela ?
Ségolène Royal : C'est clair ! Mais je l'ai toujours dit. Je vais vous dire aussi quelque chose, par rapport à tout ce que j'entends. J'ai une relation de respect par rapport à Lionel Jospin. J'ai été ministre dans son gouvernement. J'ai été très heureuse dans son gouvernement : j'ai pu faire toutes les réformes que je voulais faire dans ce gouvernement. Et donc, je suis en respect par rapport à lui. Et je pense que, de toute façon, il aura un rôle éminent à jouer dans cette campagne : battre la droite. Il faudra que nous soyons tous rassemblés.
Jean-Michel Aphatie : Le voyez-vous ? Vous l'avez vu, récemment ?
Ségolène Royal : Cela ne vous regarde pas !
Jean-Michel Aphatie : C'était la question que je posais ! J'avais le droit de la poser !
Ségolène Royal : J'ai le droit de vous répondre que cela ne vous regarde pas.
Alain Duhamel : François Hollande, comme premier secrétaire du Parti Socialiste, avait fixé une règle qui était, en gros : jusqu'aux vacances, on s'occupe du projet et on ne mène pas de campagne présidentielle personnelle. Et puis, après les vacances, il y a un processus de désignation, et les différents candidats s'affrontent. Vous, vous avez été exceptionnellement active, présente et efficace.
Ségolène Royal : Grâce aux journalistes, d'ailleurs !
Alain Duhamel : En particulier, d'ailleurs. Grâce aux médias, etc. Le résultat est que la règle fixée par François Hollande n'a pas été respectée. Alors, n'avez-vous pas construit votre record de popularité sur un record d'indiscipline ?
Ségolène Royal : Je ne le crois pas. Je pense qu'une organisation a des règles. Que ces règles doivent être respectées, que je respecte les règles. La première règle à respecter, au sein d'une organisation, c'est justement le respect. Si, demain, on veut construire la république du respect, ce dont les gens ont envie, ce dont les jeunes ont envie - c'est le mot qui revient le plus dans les chansons de rap ou dans le slam : c'est le mot "respect". Et je crois qu'il est temps de construire cette république du respect par rapport au système de division qu'incarne la droite. Et donc, je crois qu'il faut se respecter les uns, les autres. Vous avez entendu, tout à l'heure, je suis sans doute une des rares responsables socialistes à ne jamais dire du mal d'autres socialistes. Et cette règle-là, je me l'impose. En revanche - en tant que responsable socialiste, que présidente de région, qu'animatrice d'un certain nombre de réunions - quand beaucoup de gens m'écrivent, à un moment, je me suis dit : "D'abord, il faut qu'il y ait un lieu où cette parole soit accueillie. Que je mette les gens en contact avec les autres pour qu'ils discutent". Je crois beaucoup à la démocratie participative, à l'intelligence collective - comme je l'ai dit, tout à l'heure. Et donc, je ne vais pas fermer mes oreilles en disant : "Les gens m'écrivent, ils veulent me dire des choses et je vais me taire !". Non. Je pense que ma responsabilité de femme politique est d'avoir un lieu - d'où le site "desirdavenir" - où les citoyens viennent se parler, les uns aux autres : ça leur appartient. Et je pense que toute cette intelligence qui arrive, cette joie de discuter, ces comités "desirdavenir" qui se mettent en place, partout, c'est formidable.
Jean-Michel Aphatie : Ségolène Royal - qui ne répond pas aux questions qui ne nous regardent pas - était l'invitée exceptionnelle de RTL, ce matin. Bonne journée !